Les archives de la Mission de folklore musical en Basse-Bretagne de 1939

  • C. Marcel-Dubois (photo T. Prat)
    Claudie Marcel-Dubois (photo T. Prat)
  • Abbé F. Falc'hun (photo studio Harcourt)
    Abbé F. Falc'hun (photo studio Harcourt)
  • Parcours de la Mission (carte de F. Falc'hun)
    Parcours de la Mission (carte de F. Falc'hun)
  • Dans une grange à Hanvec (Finistère), les deux enquêteurs entourant Yves Gouriou.
    Dans une grange à Hanvec (Finistère), les deux enquêteurs entourant Yves Gouriou. L'appareil calé sur une brouette renversée ne fonctionnera finalement pas... les transcriptions restent les seuls documents liés à cet informateur. (photo J. Auboyer, n°408)

Juillet 1939 : le Musée National des Arts et Traditions Populaires dépêche sa première mission de « folklore musical », première enquête de cette jeune institution parisienne ouverte deux ans plus tôt, portant sur la musique de tradition rurale.

Prévue du 15 juillet au 10 septembre - mais interrompue le 26 août par la deuxième guerre mondiale, elle est effectuée par trois personnes : la pianiste Claudie Marcel-Dubois, diplômée de l'École du Louvre et responsable du service Musique du musée, et le linguiste bretonnant l'abbé François Falc'hun, diplômé de l'Institut de phonétique, sont accompagnés, pour la logistique, par Jeannine Auboyer, gagnante de la coupe du « IIIe concours international de photographie », diplômée elle aussi de l'École du Louvre.

Menant l'enquête auprès de 123 informateurs dans une vingtaine de villages et lieux-dits situés dans le Morbihan et le Finistère, ils rapportent de nombreuses données destinées à l'étude des traditions de musique et danse du Pays vannetais et de Cornouaille, et au breton local.

Dans le principe, la mission n'est pas d'une originalité absolue : depuis cent ans déjà on collectait en Bretagne de la « littérature orale » et du « folklore », pour reprendre les termes de l'époque. Ce qui a été innovant, comme le précise le rapport de recherche du 7 avril 1939, c'est que l'enquête est « conçue suivant une méthode appliquée pour la première fois en France » puisqu'elle associe deux chercheurs dans deux disciplines différentes et qu'elle bénéficie de moyens d'enregistrement du son et de l'image. Cette mission est ainsi la première enquête institutionnelle ayant combiné la pluridisciplinarité et l'ensemble des moyens techniques connus à l'époque, deux appareils photos, une caméra, et un appareil d'enregistrement.

Ces appareils ont permis de graver sur des disques (198 chants et 19 airs instrumentaux), de capter la danse et diverses scènes sur des films (25 minutes au total), de fixer le portrait des informateurs, sur des photographies (au nombre de 437), ainsi que leur lieu de vie et leurs objets quotidiens.

En plus de ces sources sonores et visuelles, les documents écrits engendrés par cette mission sont d'une grande richesse. On compte plus de 3 500 pièces, rangées dans plusieurs boîtes d'archives s'étalant sur 2 mètres linéaires.

Ces archives permettent de retracer l'intégralité de l'enquête : son historique, son déroulement et ses suites. Outre les transcriptions musicales et linguistiques qui sont remarquables, on citera parmi les documents ayant un intérêt plus particulier, les questionnaires préparatoires qui constituent une mine de renseignements sur l'état du « folklore » à l'époque, ou la correspondance échangée avec les acteurs du mouvements bretons, actifs défenseurs de la culture et de la langue de leur région et que l'annonce d'une mission soutenue par le gouvernement, puisque institutionnelle et venue de la capitale, a fait vivement réagir. Les documents liés à l'introduction du bagpipe, ou biniou bras sont aussi fort intéressants.

Les anecdotes rapportées par l'abbé Falc'hun dans ses conférences ou consignées par Jeannine Auboyer dans le journal de route donnent, quant à elles, une image très vivante du terrain qui s'est parfois effectué dans des conditions difficiles :

« Nous avons commencé par aller à Gorre Hanvec où notre installation prit du temps car il fallut s'accommoder d'un brouette renversée et nivelée par des moyens de fortune. Malheureusement, au moment d'enregistrer M. Gouriou, les accus d'enregistrement se trouvèrent subitement trop faibles à cause de la température humide qu'il fait tous ces jours-ci » (extrait du journal de route du 22 août – voir la photo).

Cet appareil a rendu de fiers services. Pour F. Falc'hun il est le quatrième enquêteur de la mission, celui qui a permis de délier les langues en plus de les fixer (quand il fonctionnait!) : « Quand les choses n’allaient pas fort » raconte-il dans sa conférence du 19 septembre 1940,

« notre ultime ressource était de mettre un disque pris le matin ou la veille dans la commune ou le village voisin, et d’entendre la voix de son voisin ou de sa cousine chanter un air connu tout comme s’il était dans la salle, faisait tomber les dernières hésitations du chanteur. Quelques réflexions savoureuses et il y va de son couplet, de sa chanson. Il s’arrête bien quelque fois pour reprendre haleine, se moucher, faire une réflexion ou lâcher un juron, mais il est lancé et repart aussitôt. »

Ces documents patrimoniaux et historiques constituent de nos jours des « incunables » extrêmement précieux pour l'étude de la langue, de la musique et de la danse bretonnes. Bien que portant sur un terrain local, ils le sont aussi pour l'ethnomusicologie de la France en général.

Cette enquête a donc été fondamentale à plusieurs titres : pour ce qui est de l'intérêt et de la quantité des documents collectés, parce qu'elle a permis de valider les nouvelles méthodes de l'enquête pluridisciplinaire qui seront ensuite mises en place presque systématiquement au musée, et enfin, parce que tous les moyens techniques de l'époque ont été mobilisés, elle est un témoignage unique de la vie en Basse-Bretagne avant guerre.

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