Journal du 15 aout 1939

Légende
en noir :
texte manuscrit original rédigé par J. Auboyer
en rouge (ou barré) :
corrections, par rapport au manuscrit original, portées par C. Marcel-Dubois et l’abbé Falc’hun en vue d’une publication
en vert :
informations données par l’éditeur
en bleu :
mention des photos par l’éditeur

Journée 32 / 15 août – Gourin Guern

Ne pouvant songer à enregistrer aujourd’hui à cause des nombreux pardons qui ont lieu à travers la Bretagne entière, nous avons décidé d’aller au pardon de Notre-Dame de Quelven en Guern qui nous avait été signalé de divers côtés.

Ce matin, avant notre départ pour Guern, nous avons reçu la visite de M. Zuber, journaliste, venu avec l’autorisation de Georges Henri Rivière (directeur du MNATP) pour faire un reportage sur la Mission Basse-Bretagne. Comme il désire nous voir dans le feu de l’action, il a été convenu qu’il nous accompagnera demain à Saint-Goazec.

Nous sommes partie s pour Guern (note 14) où nous sommes arrivés vers 15h. Une foule assez importante commençait à affluer ; beaucoup de costumes et de coiffes (photos 1 à 5) ; entre autres les coiffes de Guéméné-sur-Scorff dont nous avions aperçu un ou deux spécimens pour la première fois à Gourin même ; coiffes de Fouesnant, Pontivy, Vannes, Quimper, Lorient, etc. Pour la première fois nous avons vu des fillettes portant le costume (photos 6 et 8).

Sachant que le pardon comportait une "descente de l’ange" (note 15) et un feu de joie, nous avons été reconnaître les lieux. Nous nous sommes postée s sur un mur d’où l’on voyait parfaitement le câble sur lequel devait descendre l’ange (photo 9) et le bûcher du feu de bois. Le câble était tendu à partir de la plus haute balustrade du clocher qui s’élève à environ 70 m du sol et venait s’attacher à un gros poteau profondément enfoncé dans le sol à environ 4 m de notre perchoir. Quant au bûcher (photo 10), il était simplement constitué par des fagots verticaux et contenait des pétards. La foule grossissait sans cesse (photo 11) ; relativement peu de touristes, tous ceux qui ne portaient pas le costume paraissant être des parents ou des amis des gens de la contrée.

Bientôt l’office des vêpres se terminait, ou du moins s’interrompait puisque, comme à Brandérion, le feu de joie est inclus dans cet office ; toutes les personnes qui étaient à l’église en sortirent et vinrent s’ajouter à celles qui attendaient, massées autour du bûcher et du poteau pour le câble. On attendait encore un certain temps ; puis on vit apparaître dans le lointain les premières bannières de la procession qui était sortie de l’église et accomplissait un assez long trajet pour venir au bûcher. Lorsqu’elle y fut parvenue, l’évêque, mitre et crosse en main, les ecclésiastiques et les porteurs de bannières se rangèrent en cercle autour du bûcher ; les statues portées sur les brancards furent tournées face au bûcher, toute la procession s’arrêta ; parmi les statues il y avait un bateau votif d’assez grande taille. Alors du sommet de la tour partit un signal ; tous les yeux convergèrent vers l’extrémité du câble que l’on devinait dans le lointain – un pétard éclata et l’on vit descendre, équilibrée par un contre-poids, une statue de bois pouvant avoir environ 0,70 m de haut représentant un ange blond vêtu d’une robe [séquence 19].

La descente s’effectua rapidement (photos 12 à 15) ; lorsqu’il fut arrivé du poteau, on mit le feu au bûcher qui commença à crépiter. Puis on retourna l’ange face à l’église au moyen d’un pivot sur lesquels il est fixé, un pétard fut allumé près du poteau et l’ange repartit vers le sommet de la tour (photo 16) ; pendant ce temps le feu s’activait, les pétards éclataient les uns après les autres, provoquant les pleurs de quelques enfants. L’ange redescendit et remonta deux fois encore (photo 17).

Le bûcher commençait à décliner. Les statues furent alors retournées dans le sens de la marche et la procession repartit accomplissant pour entrer à l’église, un circuit différent de celui de l’aller (photos 18 à 20) ; ce qui fit un cercle, comme à Brandérion.

Cette "descente de l’ange" nous avait été décrite par le recteur de Surzur qui a été recteur de Notre-Dame de Quelven pendant 14 ans. Il nous avait dit que l’ange portait dans une de ses mains un cierge en bois et que le recteur qui lui a succédé avait, l’année dernière inauguré de remplacer le cierge en bois par un véritable cierge qui était descendu allumé du haut de la tour du clocher. Or la La statue que nous avons vue cette année ne portait aucun cierge et le poteau d’arrivée était distant d’une dizaine de mètres du bûcher.


NOTE 14 et 15 de l’addendum au journal de route (qui comprend, pour les lieux où la mission s’est rendue et au fur et à mesure qu’ils sont traités dans le journal de route, les réponses aux questionnaires qui avaient été lancés avant le départ de la mission et en vue de l’établissement de son itinéraire).

14 – Guern (Morbihan)

Réponse VI : Les noces se célèbrent avant le mardi-gras (M. de Langlais, à Kehanno-Surzur, Morbihan). Même fait signalé à Languidic (M. Blaret à Hennebont, Morbihan), à Melrand par Baud (M. Le Moing à Melrand, Morbihan), à Pluvigner (Finistère) où, autrefois (?), toutes les noces se célébraient uniquement ce jour-là qu’on appelait le Grand-Mardi ; on en a compté jusqu’à trente-deux le même jour (M. Le Rouzic, conservateur du musée de Carnac, M. X. de Langlais, M. Le Maréchal à Pluvigner).

15 – Le même fait se retrouve au Morbihan en Ploërdut. On peut le rapprocher, hors de Bretagne, d’un spectacle forain de plein vent en Poitou au XVIIIe siècle ; l’attraction y consistait dans la descente d’un petit cheval maintenu par des sangles et conduit par une poulie le long d’une corde tendue depuis le haut d’un bâtiment jusqu’au sol (cf. Clouzot, L’ancien théâtre en Poitou, pp. 432-433). Et, en remontant dans le temps, voici un spectacle décrit par Froissard, Chroniques, livre IV, chap. 1er, édition Bibliothèque de la Pléiade, NRF, p. 567) : "Bien un mois devant la venue de la reine en Paris, un maître engigneur d’apertise, et de la nation de Gennève, sur la haute tour de l’église Notre-Dame de Paris et tout au plus haut, avoit attaché une corde, laquelle corde comprenoit moult loin et par dessus les maisons, et s’en venoit tout haut et étoit attachée sur la plus haute maison du pont Saint Michel ; et ainsi comme la reine et les autres dames passoient et étoient en la grand-rue Notre-Dame, cil maître, pour ce qu’il étoit tard, portant deux cierges ardents en ses mains, issit hors de son escharfaut, lequel étoit fait sur la haute tour de Notre-Dame, et s’assit sur celle ; et tout chantant sur la corde, il s’en vint au long de la grand’rue dont cils et celles qui le véoient s’émerveilloient comment ce se pouvoit faire, et cil toujours portant les deux cierges allumés, lesquels on pouvoit voir tout au long de Paris et au dehors de Paris deux ou trois lieus loin, moult fit d’apertises ; tant que la légèreté de lui et ses œuvres furent moult prisé".

Lieux
  • Gourin
  • Guern
  • Quelven en Guern
Galerie
  1. la foule à la procession : au 1er plan à g., coiffe de Guern ; à d. coiffe de Guéméné-sur-Scorff ; 15 août à 15h ; Guern ; Notre-Dame de Quelven ; [photo originale 328]
  2. coiffe de Guéméné-sur-Scorff ; 15 août à 15h ; Guern ; Notre-Dame de Quelven ; [photo originale 329]
  3. coiffes de Guern ; 15 août à 15h ; Guern ; Notre-Dame de Quelven ; [photo originale 330]
  4. fillette en costume de Guéméné-sur-Scorff ; 15 août à 15h ; Guern ; Notre-Dame de Quelven ; [photo originale 331]
  5. une robe ; 15 août à 17h ; Guern ; Notre-Dame de Quelven ; [photo originale 338]
  6. fillette en costume ; 15 août à 16h ; Guern ; Notre-Dame de Quelven ; [photo originale 334]
  7. fillettes en costume ; 15 août à 17h ; Guern ; Notre-Dame de Quelven ; [photo originale 336]
  8. femme et fillette de Guéméné-sur-Scorff ; 15 août à 17h ; Guern ; Notre-Dame de Quelven ; [photo originale 340]
  9. câble préparé pour la 'descente de l’ange', allant du clocher au poteau ; 15 août à 15h ; Guern ; Notre-Dame de Quelven ; [photo originale 321]
  10. la foule attend la descente de l’ange ; 15 août à 15h ; Guern ; Notre-Dame de Quelven ; [photo originale 322]
  11. la foule regarde l’ange remonter ; 15 août à 16h ; Guern ; Notre-Dame de Quelven ; [photo originale 333]
  12. l’ange descend ; 15 août à 15h ; Guern ; Notre-Dame de Quelven ; [photo originale 324]
  13. la foule regarde l’ange descendre ; 15 août à 15h ; Guern ; Notre-Dame de Quelven ; [photo originale 323]
  14. l’ange arrive près du poteau ; 15 août à 15h ; Guern ; Notre-Dame de Quelven ; [photo originale 325]
  15. l’ange arrive près du poteau ; 15 août à 15h ; Guern ; Notre-Dame de Quelven ; [photo originale 326]
  16. l’ange remonte ; 15 août à 15h ; Guern ; Notre-Dame de Quelven ; [photo originale 332]
  17. deuxième descente de l’ange ; 15 août à 15h ; Guern ; Notre-Dame de Quelven ; [photo originale 335]
  18. femmes revenant du pardon ; 15 août à 17h ; Guern ; Notre-Dame de Quelven ; [photo originale 337]
  19. vieilles femmes revenant du pardon ; 15 août à 17h ; Guern ; Notre-Dame de Quelven ; [photo originale 339]
  20. femmes et enfants revenant du pardon ; 15 août à 17h ; Guern ; Notre-Dame de Quelven ; [photo originale 341]

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