Journal du 24 juillet 1939

Légende
en noir :
texte manuscrit original rédigé par J. Auboyer
en rouge (ou barré) :
corrections, par rapport au manuscrit original, portées par C. Marcel-Dubois et l’abbé Falc’hun en vue d’une publication
en vert :
informations données par l’éditeur
en bleu :
mention des photos par l’éditeur

Journée 10 / 24 juillet – Surzur Kerdré

C’est demain la noce de Thérèse Jégo, nièce de la femme Mme Le Gall.

Hier dimanche on a tué le bœuf ; le boucher de Noyalo, je crois, est venu procéder à cette opération et il reviendra demain le débiter pour la cuisson. Privés de notre appareil et nos informateurs étant occupés aux préparatifs de la noce, nous avons décidé d’observer ces préparatifs. Le matin vers 10 heures, les hommes ont commencé à apporter dans le pré où doit avoir lieu le repas les tréteaux, les planches pour servir de bancs. Le bouquet de la mariée qui sera planté demain près de la table de la mariée est prêt ; il a été fait hier chez la mariée par les jeunes filles du village ; c’est une grosse branche d’arbre avec des fleurs en papier cousues aux rameaux et des flots de rubans de papier bleu, blanc, rouge.

Nous sommes allés voir le pré en cours d’aménagement et avons filmé les préparatifs [séquence 5] : les tables étaient disposées parallèlement (photo 1) ; perpendiculairement à elles, abritées par un mur on a commencé à disposer la vaisselle et les marmites. La vaisselle est louée chez Mme Le Gall qui loue pour les repas de noces et de funérailles les couverts et les récipients ; c’est François Le Gall, charretier de son métier qui les a apportés dans sa voiture.

En même temps les hommes du village plantaient les échelles devant servir de banc : on pose l’échelle sur un de ses montants et on la fixe au sol en l’attachant à des piquets solidement enfoncés dans le sol à coup de maillets. De leur côté les femmes, dont une est "la" cuisinière, lavent les légumes ; la cuisinière donne ses instructions pour la pose des marmites qui ont environ un mètre et demi de diamètre : un homme, d’après ces indications, creuse, parallèlement au mur déjà mentionné, une tranchée d’environ 0,50 ou 0,60 de large et de 0,80 de profondeur ; on pose les marmites au nombre de 6 (il y a 200 invités) à cheval sur cette tranchée dans laquelle on disposera les fagots pour faire le feu demain.

Vers 14 h la vaisselle est entassée, les tables et les bancs sont prêts, la cuisine prête à fonctionner. La jeunesse se met alors à danser au son de l’accordéon joué par Guenon ; ils dansent une nouvelle danse qui paraît beaucoup les amuser et qu’ils appellent ("orsay") (?), la fiancée et sa sœur en tête. Le sonneur est assis sur une estrade sur laquelle est posée une chaise. Mme Le Gall nous dit qu’autrefois les noces duraient trois jours (lundi, mardi, mercredi) et qu’il n’y avait de sonneurs de biniou et bombarde que le second jour (mardi) ; les autres jours on chantait pour s’accompagner.

Nous avions appris que l’année dernière pour la st Jean on avait fait sonner le chaudron avec les joncs ; enquête faite, les hommes présents aujourd’hui savaient le faire. L’un d’eux, M. Keraudret, a bien voulu aller chercher des joncs secs chez lui ; on a emprunté une bassine de cuivre à Mme Jégo, on a posé la bassine par terre en la soulevant par un trépied, on a mis un peu d’eau au fond et le père de Thérèse Jégo y a jeté un chapelet ; un autre y a mis une pièce de 2 sous. Le frère de François Le Brun (menuisier) a pris un faisceau de joncs, les a noués solidement à une extrémité, les a mouillés, s’est mouillé les mains en touchant le chapelet et a commencé à faire vibrer les joncs en les tirant comme il eût fait sur les pis d’une vache, l’extrémité nouée des joncs est tenue par un vieux ; il ne faut pas qu’on touche le bord de la bassine. Le son produit est très fort ; il s’entend de très loin ; l’eau frissonne, sa surface est couverte d’un réseau très fin et par endroits un jet d’eau vertical se produit. Ils ne savent pas pourquoi ils le font le 24 juin ni comment cet acte s’appelle (note 4) ; ils n’ont fait aucune difficulté pour le faire aujourd’hui. Nous avons pris photos (photos 2 et 3) et films [séquence 6 ].

Avons de nouveau été voir L. Renaud qui nous a chanté trois chansons [chant 71 (L. Renaud), 72 (L. Renaud), 73 (L. Renaud)].

Après le dîner, avons photographié chez Mme Pierre sa couronne de mariée montée sur socle et mise sous globe, puis chez Mme Le Gall diverses poteries (photo 4 à 6) : pour l’une d’elle destinée à aller chercher de l’eau à la fontaine en la portant sur la tête à l’aide d’un coussin (torchen) ; François Le Gall nous fait la démonstration, ajoutant qu’il l’a fait pendant toute sa jeunesse, puis des pots pour mettre le cidre, pour mettre la crème avec trou d’écoulement à la base pour le petit lait.

Le banc acheté par Mme Le Gall pour "blanchir" les tombes abandonnées, deux pichets et deux bols. Comme nous avions remarqué les sabots très décorés de tous les paysans de la région, M. et Mme Le Gall nous en ont apporté 3 paires différentes qui sont dits sabots de Locminé, réputés les meilleurs pour leur légèreté et leur forme (photos 7 à 9).

Nous avons aussi photographié la couronne de mariée de Mme Le Gall. Elle a qui avait l’avantage d’être démontée par suite d’un accident survenu au globe : on voit parfaitement le diadème et les pans qui tombaient dans le dos [voir photos 8 et 9 du 17 juillet].


NOTE 4 de l’addendum au journal de route (qui comprend, pour les lieux où la mission s’est rendue et au fur et à mesure qu’ils sont traités dans le journal de route, les réponses aux questionnaires qui avaient été lancés avant le départ de la mission et en vue de l’établissement de son itinéraire).

4 – C’est une coutume connue, d’après Sébillot, sous le nom de "tirer la chèvre". Herpin, Au pays des légendes, Rennes 1901, p. 84, en parle également : après avoir disposé autour du feu de la Saint Jean des pierres pour que les morts "qui ont toujours froid" viennent s’y asseoir, on apporte tous les bassins et chaudrons dont on dispose et on évoque les morts au moyen d’une "musique bizarre" produite par la vibration de joncs que l’on "promène le long de leurs parois de cuivre". Ceci existe aussi dans les montagnes d’Aretzs où l’on chante une complainte en frappant en cadence sur d’énormes bassines de cuivre que l’on a remplies d’eau et de pièces d’argent.

Lieux
  • Kerdré au Tour-du-Parc
  • Surzur
Informateurs
Galerie
  1. noce de Thérèse Jégo ; un aperçu des tables du repas de noce ; on voit au fond à d. les échelles servant de bancs ; 25 juillet à 9h ; Surzur ; pré de Mme Jégo ;  [photo originale 56]
  2. deux hommes font résonner un chaudron en faisant grincer des joncs mouillés ; 1er mouvement, François Le Brun tire sur les joncs ; on aperçoit l’eau dans le fond du chaudron ; 25 juillet à 14h ; Surzur ; pré de Mme Jégo ; [photo originale 57]
  3. 2e mouvement ; cette opération s’appelle 'tirer les chèvres', et elle est aussi pratiquée la nuit de la Saint Jean pour rassembler les gens ; 25 juillet à 14h ; Surzur ; pré de Mme Jégo ; [photo originale 58]
  4. pot à anse pour porter à la main ; servait de réservoir à cidre ; 24 juillet à 21h15 ; Surzur ; salle de Mme Le Gall ; [photo originale 7]
  5. jarre à crème ; à la base, trou bouché par un bâtonnet et servant à l’écoulement du petit lait ; 24 juillet à 21h15 ; Surzur ; salle de Mme Le Gall ; [photo originale 8]
  6. pichets et bols à cidre ; 24 juillet à 21h15 ; Surzur ; salle de Mme Le Gall ; [photo originale 9]
  7. sabots dits 'de Locminé', portés par M. Le Gall ; 24 juillet à 21h15 ; Surzur ; salle de Mme Le Gall ; [photo originale 11]
  8. sabots dits 'de Locminé' ; 24 juillet à 21h15 ; Surzur ; salle de Mme Le Gall ; [photo originale 12]
  9. un sabot dit 'de Locminé' ; 24 juillet à 21h15 ; Surzur ; salle de Mme Le Gall ; [photo originale 13]

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